Philosophie

Le Miroir que Nous Refusons de Regarder

L'esclavage n'a jamais été une question de couleur de peau. C'est une question de pouvoir, d'absence d'institutions, et d'une tendance humaine universelle que nous refusons de reconnaître en nous-mêmes. De Rome aux travailleurs domestiques africains d'aujourd'hui, cette analyse historique démontre que la domination est universelle — et que nous en sommes tous capables.

Christian LisangolaChristian Lisangola18 min

Un jour, j’ai mentionné à une amie combien je payais ma travailleuse domestique. Sa réaction a été immédiate : « Oh, que c’est beaucoup. Pourquoi payer autant ? » Je lui ai posé une seule question en retour : si ton employeur t’offrait une augmentation de ce montant précis, est-ce que tu la refuserais ? Elle a réfléchi, puis a dit non. Alors je lui ai demandé : pourquoi trouver ce montant excessif pour elle, alors que toi-même, avec ton confort de vie, tu ne le refuserais pas en supplément de ce que tu gagnes déjà ? Il y a dans cette conversation quelque chose de plus profond que la question du salaire. Il y a, en germe, tout ce que nous refusons de voir sur nous-mêmes.

Nous vivons à une époque où le discours sur l’esclavage, le racisme et l’exploitation est omniprésent. Et ce discours a sa légitimité — l’histoire transatlantique est réelle, ses blessures sont documentées, ses conséquences encore visibles dans les structures économiques et sociales du monde contemporain. Mais il y a dans ce discours une zone d’ombre que nous ne voulons pas éclairer. Une vérité que nous esquivons avec une habileté remarquable.

La domination n’a jamais été une question de couleur de peau. Elle a toujours été une question de pouvoir. Et dès qu’un être humain a détenu un avantage sur un autre — économique, militaire, institutionnel — sans mécanisme pour le contraindre, il a, dans la majorité des cas documentés de l’histoire humaine, exploité cet avantage. Sans exception géographique. Sans exception culturelle. Sans exception raciale.

Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui, il faut voyager. Pas loin — dans le temps. Et revenir avec ce que l’histoire a à nous dire.

Premier Arrêt : Rome. La Civilisation la plus Avancée du Monde Antique.

Quand nous pensons à Rome, nous pensons à ses aqueducs, à son droit, à son Sénat, à ses philosophes. Nous pensons à une civilisation qui a posé les fondements de l’Europe moderne. Ce que nous oublions — ou préférons oublier — c’est que cette même civilisation fonctionnait sur le dos de millions d’êtres humains réduits en esclavage. Et que parmi eux, il n’y avait pas un seul Africain noir. Il y avait des Gaulois, des Germains, des Britanniques, des Grecs, des Thraces, des Asiatiques. Des êtres humains de toutes les couleurs, de toutes les origines, traités comme du bétail.

Les chiffres donnent le vertige. Au premier siècle après Jésus-Christ, les esclaves représentaient entre 25 et 40% de la population de la ville de Rome — soit entre 300 000 et 350 000 personnes sur une ville de 900 000 habitants. Dans certaines régions de l’Italie, un habitant sur trois était esclave. Au niveau de l’empire entier, on estime qu’un habitant sur cinq était en servitude. L’économie romaine ne fonctionnait pas malgré l’esclavage. Elle fonctionnait grâce à lui.

Le droit romain était explicite dans sa brutalité. Servus non persona est — l’esclave n’est pas une personne. C’était inscrit dans le code civil. Un esclave pouvait légalement être soumis à des châtiments corporels, à la torture, à l’exploitation sexuelle, à l’exécution sommaire. Son sort dépendait entièrement du caractère de celui qui le possédait. Certains maîtres traitaient leurs esclaves presque comme des membres de la famille. D’autres les travaillaient à mort dans les mines, où l’espérance de vie se comptait en mois.

Le philosophe Sénèque décrivait dans une lettre ce qu’il observait lors des banquets romains : un esclave nettoyait les vomissures de son maître, un autre ramassait sous la table les restes des convives ivres. Personne dans la salle ne trouvait cela choquant.

Les gladiateurs méritent qu’on s’y attarde, parce qu’ils incarnent une forme d’exploitation particulièrement révélatrice. La plupart étaient des prisonniers de guerre ou des condamnés, vendus à des lanistes — des propriétaires d’écoles de combat — qui les entraînaient puis les louaient ou les vendaient pour les jeux. Ils combattaient devant des dizaines de milliers de spectateurs dont la distraction consistait à regarder des êtres humains se blesser ou mourir. Leur vie n’avait de valeur que proportionnelle à leur capacité à divertir. Spartacus, ce gladiateur thrace dont la révolte en 73 avant notre ère rassembla jusqu’à 120 000 esclaves, était blanc. Ses oppresseurs aussi. La race n’avait rien à voir là-dedans.

Quant aux femmes esclaves, leur condition ajoutait à la servitude économique une servitude sexuelle institutionnalisée. Elles n’avaient aucun recours légal contre les abus de leur maître ou des membres de sa famille. Aucun. Le droit romain ne reconnaissait pas le viol d’une esclave comme un crime — c’était, au plus, une atteinte à la propriété de son maître si l’agresseur était un tiers.

Voici la question que je pose : si quelqu’un décrivait ces faits sans dire où ils se sont passés ni à quelle époque, quel mot utiliserions-nous ? Et pourquoi ce mot change-t-il quand on précise que c’était à Rome, entre des personnes blanches ?

Deuxième Arrêt : Un Mot et son Histoire Secrète.

Il y a un fait que la plupart des gens ignorent, et qui mérite qu’on s’y arrête longuement. Le mot que nous utilisons aujourd’hui dans presque toutes les langues européennes pour désigner l’esclave — slave en anglais, esclave en français, esclavo en espagnol, schiavo en italien, Sklave en allemand, saqaliba en arabe médiéval — vient du nom d’un peuple blanc d’Europe de l’Est : les Slaves.

Ce n’est pas une coïncidence linguistique anodine. C’est le témoignage d’une réalité historique massive. À partir du VIIIe siècle, les peuples slaves — Polonais, Russes, Ukrainiens, Bulgares, Serbes, Croates, et d’autres — furent si massivement capturés et vendus comme esclaves que leur nom finit par devenir synonyme du mot « esclave » dans toute l’Europe et dans le monde arabe. Le mot s’est répandu dans des dizaines de langues comme une cicatrice linguistique collective.

Entre le VIe et le XIe siècle, des millions de Slaves furent capturés par les Vikings, vendus aux marchands arabes, acheminés vers les marchés d’esclaves de Bagdad, de Constantinople, de Cordoue. Les Tatars de Crimée, entre 1500 et 1700, capturèrent entre un et deux millions de Russes et de Polonais pour les vendre comme esclaves. La Crimée, pendant des siècles, fut l’un des plus grands marchés d’esclaves du monde — et les esclaves étaient blancs.

Et puis il y a les pirates barbaresques — les corsaires des côtes d’Afrique du Nord, basés principalement à Alger, Tunis et Tripoli. Entre le XVIe et le XIXe siècle, ils ravagèrent les côtes de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, de la France, de l’Angleterre, de l’Irlande. Ils attaquèrent des villages entiers, emportèrent des familles, des pêcheurs, des femmes, des enfants. Une nuit de 1631, un village irlandais du nom de Baltimore se réveilla et l’ensemble de sa population fut embarquée sur des navires en direction des marchés d’esclaves d’Afrique du Nord. Le village ne se repeupla que des années plus tard.

L’historien Robert Davis, de l’Université d’État de l’Ohio, a calculé qu’entre 1530 et 1780, entre un million et 1,25 million d’Européens furent capturés et vendus comme esclaves sur les côtes d’Afrique du Nord. Entre 1500 et 1650, il y avait probablement plus d’esclaves chrétiens blancs en Afrique du Nord qu’il n’y avait d’esclaves africains noirs aux Amériques.

« L’une des choses que le public et de nombreux chercheurs tendent à prendre pour acquis, c’est que l’esclavage a toujours été racial. Mais ce n’est pas vrai. »
— Robert Davis, historien, Université d’État de l’Ohio

Ce fait n’est pas cité ici pour relativiser ou minimiser la traite transatlantique. Il est cité parce qu’il constitue une preuve historique irréfutable : l’esclavage n’a jamais eu besoin de la couleur de peau pour se justifier. Il n’a eu besoin que d’un rapport de force et de l’absence d’une institution pour le contraindre.

Troisième Arrêt : L’Europe Féodale. Là où les Blancs Réduisirent d’Autres Blancs en Servage.

Après la chute de Rome, l’esclavage direct ne disparut pas — il se transforma. Il prit le nom de servage, et fut la condition de la grande majorité des paysans européens pendant près d’un millénaire. Il serait tentant de dire que le servage était moins brutal que l’esclavage. La réalité était plus nuancée — et souvent tout aussi sombre.

Un serf était lié à la terre de son seigneur. Il ne pouvait pas la quitter sans permission. Il ne pouvait pas se marier sans l’accord de son maître. Il devait travailler gratuitement sur les terres du seigneur plusieurs jours par semaine — parfois jusqu’à la moitié de son temps — en plus de cultiver sa propre parcelle pour survivre. Ses enfants naissaient serfs. Ses petits-enfants naissaient serfs. Il n’avait pas choisi cela, et il ne pouvait pas en sortir par sa propre volonté. En Russie, le servage avait évolué vers une forme indiscernable de l’esclavage pur : les serfs pouvaient être achetés, vendus, joués aux cartes, offerts en cadeau. Ce n’est qu’en 1861 — soit quatre ans avant l’abolition de l’esclavage aux États-Unis — que le Tsar Alexandre II libéra les 40 millions de serfs russes.

En France, le servage ne disparut officiellement qu’en 1789, lors de la Révolution. En Prusse, en 1811. Dans l’Empire austro-hongrois, à la fin du XVIIIe siècle. Ce système dura, selon les régions, entre huit cents et mille ans. Pendant tout ce temps, des êtres humains blancs eurent le droit de traiter d’autres êtres humains blancs comme une ressource productive héréditaire. Et les maîtres ne s’en privèrent pas.

L’Église catholique elle-même possédait des esclaves et des serfs. Saint Martin de Tours possédait 20 000 serfs. Les papes administraient des domaines dont la main d’œuvre était servile. La religion — toutes les religions — n’a jamais constitué un obstacle naturel à la domination. Elle l’a souvent justifiée.

Voici ce que cette histoire nous dit : le féodalisme européen n’était pas une anomalie de l’histoire. C’était la norme humaine en l’absence d’État de droit. Dès que quelqu’un avait des terres et des armes, et que personne ne pouvait le contraindre, il réduisait ses voisins plus faibles en servitude. Pas par méchanceté particulière. Par logique économique, dans un monde sans protection institutionnelle pour les faibles.

Quatrième Arrêt : Ce Qu’il y a dans un Mot.

Il y a un détail que j’aime particulièrement dans cette histoire, parce qu’il illustre à lui seul toute la thèse de cet article. Le mot « robot » — ce terme que nous utilisons aujourd’hui pour désigner les machines automatisées — vient du tchèque robota, qui signifiait « travail forcé, servitude ». Il a été inventé par l’écrivain Karel Čapek en 1920 pour sa pièce de théâtre sur des travailleurs mécaniques sans droits ni volonté propre. Il a choisi ce mot précisément parce que ses compatriotes slaves connaissaient, dans leur chair et dans leur mémoire, ce que signifiait être traité comme une machine au service d’un autre.

Slave. Robot. Deux mots du vocabulaire mondial moderne qui portent en eux, gravée dans leur étymologie, la mémoire d’une domination imposée à des êtres humains blancs par d’autres êtres humains. Nous utilisons ces mots chaque jour sans y penser. C’est peut-être le symbole le plus éloquent de notre incapacité à voir l’histoire dans sa totalité.

Le Retour au Présent : Ce Que Nous Faisons Aujourd’hui.

Nous avons voyagé loin. Il est temps de revenir. Et de poser la question que ce voyage était destiné à rendre inévitable.

Revenons à la scène initiale. Ma travailleuse domestique. L’indignation de mon amie devant un salaire qu’elle-même ne refuserait pas. Ce moment banal contient en germe exactement le même mécanisme psychologique qui a toujours fondé la domination : la certitude de pouvoir décider ce qui suffit à quelqu’un d’autre. La conviction — jamais formulée explicitement, mais agissante — que certaines personnes, du fait de leur origine sociale, de leur niveau d’éducation, de leur vulnérabilité économique, méritent moins. Ou plutôt : qu’elles n’ont pas la légitimité d’exiger autant.

Ce n’est pas une opinion. C’est ce que les données montrent.

Human Rights Watch documente depuis des décennies les conditions de travail des employées domestiques à travers le monde. En Afrique du Sud, une étude conduite en 2020 par l’Alliance Izwi des Travailleurs Domestiques et l’Institut Hlanganisa révèle que des travailleuses domestiques décrivent régulièrement des employeurs qui leur refusent des augmentations en sachant pertinemment qu’elles ne peuvent pas se permettre de partir. Des employeurs qui les empêchent de sortir le week-end. Des employeurs qui les logent dans des conditions indignes. Des employeurs — et c’est le détail qui devrait nous arrêter — qui appartiennent, dans la majorité des cas documentés, à la même communauté noire que les travailleuses qu’ils exploitent.

« Les travailleurs domestiques ont rapporté que leurs employeurs les percevaient comme vulnérables parce qu’ils étaient pauvres et qu’ils croyaient pouvoir les manipuler. Beaucoup ont rapporté que leurs employeurs savaient que les travailleurs avaient désespérément besoin de leur salaire. Beaucoup se sont sentis impuissants face aux abus. »
— Rapport Izwi/Hlanganisa, Afrique du Sud, 2020

Human Rights Watch documente également les conditions des travailleurs domestiques africains au Maroc, où des filles dès l’âge de dix ans sont envoyées travailler dans des maisons urbaines contre un salaire de misère, et où des employeurs les battent, les enferment, leur refusent l’accès aux soins. Ce ne sont pas des colons qui font cela. Ce sont des Marocains qui font cela à d’autres Marocains. Des Africains qui font cela à d’autres Africains.

« Si quelque chose arrivait — si je cassais quelque chose ou faisais mal quelque chose — ils me battaient avec une chaussure ou une ceinture sur n’importe quelle partie du corps. Je ne pouvais pas quitter la maison — ils fermaient la porte à clé quand ils sortaient... Ma famille m’a vue deux fois dans l’année où j’ai travaillé. »
— Témoignage d’une travailleuse domestique enfant au Maroc, Human Rights Watch, 2005

En Côte d’Ivoire, au Cameroun, en RDC, en Angola — partout où les conditions économiques créent une classe de personnes sans alternative, certains de leurs compatriotes saisissent cet avantage. Pas tous. Pas même la majorité. Mais suffisamment pour que le schéma soit documenté, répété, reconnaissable. Des travailleurs à qui on refuse des congés pour voir leurs parents malades. Des employées domestiques payées des mois après l’échéance, voire pas payées du tout, avec la menace implicite du licenciement comme seule réponse à leurs réclamations. Des familles entières qui traitent leur employée comme une propriété plutôt que comme une personne.

Ce n’est pas du racisme au sens ordinaire du terme. C’est quelque chose de plus fondamental et de plus universel. C’est la tendance humaine à considérer que ceux qui sont économiquement en dessous de nous constituent une catégorie différente — une catégorie pour laquelle les règles ordinaires de la dignité ne s’appliquent pas tout à fait de la même façon.

La seule différence entre un maître romain et un employeur africain qui refuse une augmentation à sa travailleuse domestique, c’est le droit. Là où le droit protège le faible, la domination est contrainte. Là où il ne le fait pas, elle prospère — chez tout le monde, sans exception de race ou de culture.

Ce que Nous Refusons de Voir.

Il y a dans la société africaine contemporaine un discours de victimisation généralisé qui pointe vers les responsabilités externes — la colonisation, l’Occident, les multinationales. Ce discours a sa part de vérité. Mais il est utilisé, consciemment ou non, comme un écran. Il nous protège de la question la plus inconfortable : que faisons-nous, nous, avec le pouvoir que nous avons ?

Nos pays manquent d’écoles ? De routes ? D’hôpitaux ? D’eau potable ? D’électricité ? Oui. Et pendant ce temps, des responsables politiques africains détournent des milliards qui finissent dans des comptes à Genève ou à Paris. Ce n’est pas l’Occident qui fait cela à nos populations. Ce sont nos élites qui font cela à leurs propres concitoyens. Le mécanisme est exactement le même que celui que nous décrivons quand nous parlons de colonisation : quelqu’un a le pouvoir, quelqu’un ne l’a pas, et l’absence d’état de droit permet à l’un d’exploiter l’autre sans contrainte.

Et nos dirigeants le savent. C’est pourquoi — comme nous l’avons développé ailleurs — ils ne construisent pas de systèmes éducatifs solides. Un peuple qui ne réfléchit pas, qui ne comprend pas comment fonctionne l’État, qui ne sait pas que l’argent public lui appartient — ce peuple est facile à gouverner. L’ignorance est, depuis toujours, le premier outil de la domination. Ce n’était pas différent dans la Rome antique, où on interdisait aux esclaves d’apprendre à lire. Ce n’était pas différent dans le Sud des États-Unis esclavagiste, où l’alphabétisation des esclaves était punie de mort. Et ce n’est pas différent dans nos pays aujourd’hui, où l’école est chroniquement sous-financée pendant que les enfants des élites étudient à Paris, à Londres, à Bruxelles.

Ce que l’Histoire Nous Dit Réellement.

Si nous acceptons tout ce qui précède — Rome, les Slaves, le servage médiéval, les travailleurs domestiques africains aujourd’hui — une seule conclusion s’impose : l’esclavage et la domination ne sont pas des inventions occidentales, ni des pathologies raciales. Ce sont des tendances humaines universelles que seules des institutions solides ont réussi à contraindre.

Là où il existait un État de droit qui protégeait les faibles contre les puissants, la domination reculait. Là où cet État de droit était absent ou corrompu, elle prospérait. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une loi de fonctionnement des sociétés humaines, que l’histoire a vérifiée sur tous les continents, dans toutes les cultures, à toutes les époques.

L’esclavage transatlantique était une horreur particulière, non parce qu’il était unique dans son principe, mais parce qu’il était industriel dans son échelle, récent dans son histoire, et qu’il a laissé des traces structurelles dans les sociétés où il s’est exercé. Sa particularité mérite d’être reconnue. Mais le reconnaître ne nécessite pas d’ignorer tout le reste. Au contraire : comprendre que la domination est universelle devrait nous rendre encore plus exigeants envers nous-mêmes. Parce que ça signifie que nous en sommes tous capables. Et que nous en sommes donc tous responsables.

La Question que Nous ne Voulons Pas Poser.

Revenons à mon amie. À cette scène banale d’un vendredi matin. Elle n’est pas méchante. Elle n’est pas raciste. Elle n’a jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Mais dans cette phrase — « pourquoi payer autant ? » — elle a révélé quelque chose qu’elle ne voulait pas voir : la conviction inconsciente qu’un montant qu’elle accepterait sans hésiter comme simple augmentation — en plus de ce qu’elle gagne déjà dans une vie confortable — serait excessif pour quelqu’un d’autre. Et que cette asymétrie était normale.

Ce mécanisme est universel. Il traversait la psychologie du maître romain qui trouvait normal que son esclave dorme sur le sol de la cuisine. Il traversait celle du seigneur féodal qui trouvait normal que ses serfs travaillent gratuitement sur ses terres trois jours par semaine. Il traverse aujourd’hui la psychologie de l’employeur africain qui trouve normal de ne pas payer les congés de sa domestique, ou de lui confisquer son téléphone pour qu’elle ne « perde pas de temps ».

Ce mécanisme, c’est nous. Tous. Dans certaines circonstances, avec certaines personnes, quand les protections institutionnelles s’affaiblissent ou n’existent pas. L’admettre n’est pas une capitulation. C’est le commencement d’une honnêteté qui seule peut produire quelque chose de différent.

Parce que si la domination est humaine et universelle, alors nous avons — tous — le pouvoir et la responsabilité de la combattre. Pas seulement là-bas, dans le passé, chez les autres. Ici, maintenant, en nous.

Commençons par payer nos travailleuses domestiques correctement. Et par nous demander, honnêtement, pourquoi nous ne l'avons pas fait avant.


En bref

Thèse centrale : La domination n’est pas raciale. Elle est humaine. Et l’histoire le prouve à chaque époque, sur chaque continent.

Rome antique : 25 à 40% de la population de Rome était esclave. Des Gaulois, Germains, Britanniques blancs — vendus, torturés, utilisés sexuellement. Le droit romain : « l’esclave n’est pas une personne. »

L’étymologie du mot « slave » : « Slave » vient de « Slave » — les peuples slaves blancs d’Europe de l’Est, si massivement réduits en esclavage que leur nom devint synonyme du mot dans toutes les langues européennes et arabes.

Les pirates barbaresques : Entre 1530 et 1780 : entre 1 et 1,25 million d’Européens blancs vendus comme esclaves en Afrique du Nord.

Le servage médiéval : 800 ans de servitude héréditaire en Europe. Aboli en Russie en 1861 — quatre ans avant l’abolition de l’esclavage aux États-Unis.

Le mot « robot » : Vient du tchèque robota — « travail forcé ». Inventé en 1920 en souvenir de la servitude des peuples slaves.

Aujourd’hui en Afrique : Des rapports documentés de Human Rights Watch et d’études académiques : travailleurs domestiques africains battus, non payés, enfermés, privés de congés — par des compatriotes africains.

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